
Le quart d’heure de lecture quotidien ; une initiative de l’Education Nationale qui réjouit les professeurs, les parents et les grands-parents. Ça y est, les jeunes vont être sommés d’abandonner leur écran et de poser leurs yeux sur un livre quelques minutes.
Mais que lisent-ils ? Ou plutôt que lisent-elles ?
Phénomène étonnant : les jeunes filles entre 12 et 17 ans se sont remises à dévorer les livres, encouragées par les Réseaux Sociaux, notamment Tik Tok et Instagram.
Ce qui fait fureur ? La Dark Romance. Peut-être en avez-vous déjà entendu parler…
Les collégiennes que je croise chaque jour me parlent de ces « romans » et du contenu qu’ils véhiculent. Elles en font l’analyse critique – trouvant que lire ce contenu en 6e c’est quand même un peu jeune- mais ne peuvent s’empêcher de les lire et de se les refiler entre copines. La mal est fascinant.
J’ai mené mon enquête auprès des élèves, de professeurs de français, de documentalistes, de libraires… Ceux qui connaissent sont unanimes : cette littérature n’est absolument pas adaptée à des mineurs – et l’on pourrait même se questionner sur ce que cela apporte à ceux qui ont dépassé le stade de la minorité…
Avec mon équipe nous en avons acheté quelques-uns et prenons le risque de les lire pour analyser, pouvoir en parler, et prévenir les parents. Un constat alarmant.
Ces romans prônent une image avilissante de la femme qui ne mérite que d’être manipulée, dominée, maltraitée, insultée, objet sexuel à la merci de tous, soumise à des pratiques sexuelles dégradantes et violentée de toutes les manières possibles par des hommes froids, calculateurs, sans cœur, dominateurs et violents.
Le scénario est simple, il s’agit avant tout d’exhiber des scènes de violence brute et des scènes de sexe crues et humiliantes dans un milieu mafieux qui tire ses bénéfices de l’exploitation sexuelle de jeunes femmes – dont certaines sont mineures- à la tête réseaux de prostitution. Elles acceptent cette soumission, espérant susciter chez le « Bad boy » du désir amoureux ou même mieux – vivre une idylle passionnée malgré sa toxicité...
On est loin, très loin des romans à l’eau de rose qui faisaient palpiter les cœurs des jeunes filles des générations précédentes.
Leur situation de femme insultée et méprisée, elles semblent s’en accommoder comme une fatalité, pas de liberté possible, cette domination est méritée. Lors de quelques rares moments de conscience, elles se disent qu’elles ne sont pas heureuses et souffrent de leur situation mais ce moment de réflexion est éphémère car ce destin, elles l’ont librement choisi. Elles ne peuvent vivre autre chose.
Une vendeuse d’une grande enseigne me disait : « le pire, c’est que ce sont les mamans et les grand- mères qui viennent acheter ces livres, trop heureuses que leur jeune fille lise enfin ! » Plusieurs libraires font un travail de prévention remarquable, et prennent sur leur temps de travail pour prévenir, informer, sensibiliser.
Elle explique : « cela a posé un problème éthique à la direction de laisser ces livres à portée des mineurs mais les bénéfices financiers ont vite pris la place de la préoccupation éthique. »
Libraires et éditeurs avertissent : sur la pancarte d’une grande enseigne on peut lire « Le contenu de ces livres peut heurter la sensibilité des lecteurs mineurs » et les livres de la Dark Romance ont un « triger warning » à destination des lecteurs : « certaines scènes peuvent heurter la sensibilité des lecteurs »
Ces avertissements sont-ils suffisants ?
Tout comme la pornographie est accessible aux mineurs, la dark romance n’est pas interdite de vente aux mineurs. C’est bien trop lucratif !!
C’est le versant féminin de la pornographie, plus regardée par les garçons.
La boucle est bouclée.
Les filles sont assignées au rôle d’objet sexuel, acculées à répondre aux pulsions masculines qui se déploient sans cesse dans des demandes et des exigences dépravantes et humiliantes. Les garçons sont assignés au rôle de prédateur, obsédé sexuel et sans coeur.
Les adolescents se construisent en se nourrissant de modèles qui leur permettent de se projeter.
Comment vont-ils se construire alors que, sans recul et trop jeunes, ils se nourrissent de tels modèles ?
Nous savons tous que les comportements naissent de nos représentations.
Des jeunes filles, dès la 6e, dévorent ces romans, se les échangent, et en viennent à érotiser la violence. Elles disent vouloir être désirées par ces hommes, l’amour qu’elles recherchent est biaisé, défiguré. La camionnette blanche ne les effraie plus, elles se dirigent vers.
Comme d’habitude, l’intention affichée par notre société n’est pas relayée par l’action.
Les chiffres des violences contre les femmes ne font qu’augmenter ; alors qu'enrayer la violence et prôner l’égalité est une priorité politique…
Notre société laisse les futurs adultes se nourrir de contenus délibérément médiocres et avilissants pour la dignité de la personne humaine ; sans agir concrètement sur les facteurs qui conditionnent l’inégalité, les violences et les rapports de domination.
Quand est-ce que la conscience de notre responsabilité envers la protection les mineurs prendra le pas sur les gains financiers que certains se font impunément sur leur dos ?
Permettre qu’ils aient accès à une telle vision de l’homme et de la femme, c’est faire des pas de géants en arrière pour le bien de l’humanité.
Le développement de l’attrait pour la Dark Romance me paraît un sujet tout à fait inquiétant qui mérite d’être parlé pour que les jeunes en soient protégés.
Les parents, grand-parents, professionnels, doivent être informés et responsabilisés.
S'emparer du sujet me semble une urgence.
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